Les proverbes, vous le savez, c’est un peu mon dada. Ou plutôt ma carne, étant donné que c’est un dada que je délaisse quelque peu en ce moment. Il est temps de s’y remettre.
La prudence décortiquée
La prudence, c’est tout d’abord la capacité à prévoir, à calculer, à anticiper les conséquences d’une action, qu’elles soient morales ou matérielles. C’est la part analytique de la prudence. la seconde part, non moins importante, est behaviorale, ou, plus simplement, comportementale : elle consiste à régler sa conduite de manière à éviter les conséquences fâcheuses de l’action considérée, et telles que prévues dans la première partie.
Un poil dans la main du caillou… ou pas ?
Je sais, je suis verbeux. Trêve de bavardages donc, rien ne vaut un exemple. Probable, tant qu’à faire.
Pepito et moi sommes dans un jardin. Il dit “supew”. Je me résous, la mort dans l’âme et la fleur au fusil, à lui jeter un caillou, comme le mérite son comportement provoquant. J’analyse les conséquences : il peut se le prendre dans le lobe temporal, se faire toucher le nerf optique, et mourir*. Mais en m’en rendant compte, je ne suis pas prudent. Je le deviens seulement à partir du moment où je décide de ne pas lancer le caillou. Si je décide de ne pas le faire. Analyse, et éviction du potentiel néfaste.
Cette prudence que nous venons de voir est donc une capacité parfaitement rationnelle, en ce qu’elle procède, en théorie du moins, d’une observation objective des liens de cause à effet. Je lance un caillou, c’est potentiellement dangereux. Je décide alors de le lancer, ou pas. La prudence, c’est juger qu’il est dangereux de le faire, et donc ne pas le faire.
L’ascendance en question : qui est le père de la petite Sûreté ?
Prudence est donc mère de sûreté. Un mot dont la polysémie n’a d’égal que le caractère captieux. La sûreté de l’Etat, à laquelle on peut attenter, n’est pas comparable à la certitude, pas plus qu’à la Sûreté majuscule. Mère de sécurité donc, me direz-vous. Car être prudent, c’est éviter le néfaste, le fâcheux, le dangereux. Et donc être en sécurité, puisque rien ne vous arrive.
Deux remarques : d’une part, la prudence ne suffit pas, puisqu’elle n’est que la mère. Qui est alors le père de sûreté ? Courage, force, intelligence, logique ? D’excellents candidats à une place si prestigieuse ne sauraient se choisir qu’avec rigueur. Et si, en réalité, il s’agissait du risque ?
Paradoxal ? Pas tant que ça. Car pour être en sécurité, c’est-à-dire à l’abri de tout danger, il faut parfois savoir prendre des risques. Calculés, certes, mais tout de même. Entre autres exemples, traverser un passage piéton (malgré le camion fou), prendre l’avion ou sa voiture (malgré le Rio-Paris), aller à l’école (malgré Columbine). Ce sont des risques. Mais ils sont rendus acceptable par le caractère nécessaire de leur prise : lorsqu’il n’existe pas d’alternative, il convient d’accepter de prendre des risques. Mais il y a plus : prendre des risques permet d’obtenir des avantages jugés convenables. Qu’il s’agisse de gagner du temps, de l’argent, ou un statut social plus élevé, les risques – toutes proportions gardées, ou ceteris paribus comme dirait l’autre -sont donc rémunérateurs. Or, une meilleure position, plus d’argent, plus de temps, sont autant de chose que notre société contemporaine estime être garantes de sûreté.
C’est un peu le serpent qui se mord la queue, ou plutôt l’éternelle histoire de la modération en toute chose. Car le contre proverbe de celui que nous étudions aujourd’hui, c’est un peu le sacro-saint “qui ne tente rien n’a rien”. Pêcher par excès de prudence peut s’avérer tout aussi dangereux que de ne pas y faire attention.
C’est tout le dilemme de la finance moderne, ma pauv’ Lucette.
Prudence est mère de sûreté, risque est son père. Qui sont ses petits-enfants ? Pioche ?
*Si si, il paraît que c’est possible.





