Le fait est qu’écrire un article sur Keith Haring sans parler de son oeuvre n’est pas simple. Prolifique, éclectique, presque enfiévré, le Monsieur n’a eu de cesse de s’exprimer au travers de supports décalés, ici un emplacement de pub’ dans une station de subway new-yorkaise, là une bâche enduite ou une porte de voiture dépassant d’une pubelle. Mais l’idée n’est pas ici de s’intéresser à ce qu’il a fait, mais plutôt à la manière dont il l’a fait.
Le leitmotiv est à mon sens ce qui justifie l’existence même de la contemporanéité en matière d’art*. La Renaissance nous a fait montre de son amour du beau, de son admiration pour le sacré et les symboles, pour la technique et la composition. Le mouvement contemporain va ériger en idéal la non-conformisation, jeter l’anathème sur les codes établis et essayer de « libérer » la démarche artistique de son carcan réglementaire et réglementé.
Je sais, c’est singulièrement rapide, mais si je me voulais exhaustif j’écrirai des bouquins là-dessus, à grands renforts de termes genre « intimité plastique » et « expression impressionniste métaphorisée ». Ce sera donc rapide.
De fait, ce qui devient prépondérant tout au long du XXe, plus que la réalisation, c’est la démarche intellectuelle qui est à l’origine du projet considéré. Le « pourquoi » prend le pas sur le pur « comment ». Pour prendre le sacro-saint exemple d’un Duchamp, l’urinoir en lui-même ne lui a guère demandé d’effort ou de technique : il l’a pris, il l’a posé sur un piédestal, point. Ce qui est intéressant c’est qu’il consacre en cela une nouvelle approche, radicalement opposée au classicisme : il est un artiste, et c’est donc par sa seule volonté qu’il estime qu’un objet peut devenir une oeuvre d’art. Son urinoir, banal et passivement provocateur, devient alors le parangon de l’artiste tout-puissant.
L’oeuvre est presque secondaire, c’est le concept qui va primer.
Pour en revenir à notre Keith – ouais, on est intimes, si tu vois c’que je veux dire -, le fait est que l’idée tout autant que sa manière de l’exprimer forment un tout particulièrement cohérent. Il cherche à rendre compte de réalités simples, souvent paradoxales, tout en laissant au spectateur une grande latitude d’interprétation. Il parle de sujets qui le touchent personnellement, mais à demi-mots, au moyen de symboles qui sont devenus célèbres. Parmi eux, le shining baby, ou son chien au museau carré, qui ont été les ambassadeurs de son oeuvre. Tant et si bien, d’ailleurs, qu’il n’est pas rare de rencontrer des gens qui connaissent ses dessins sans pouvoir leur associer le nom de leur charismatique auteur.
Mais, plus que tout, il faut noter que Keith Haring s’est fait le défenseur d’une certaine spontanéité en matière de peinture, de dessin, de sculpture. Simples, stylisés, colorés, d’une naïveté faussement enfantine, ses travaux se veulent à la portée de tous. Il n’était que de voir l’éclectisme du public présent à Lyon lors de l’exposition du MOCA/MAC qui lui était consacré : jeunes, moins jeunes, vieux, scouts, punks, gosses, ados, émos, cadres, mères au foyer, il y en avait pour tous les goûts. Il y avait les dubitatifs, les fans, les enthousiastes, les rigolards, les timides et les intellos.
Parce que Keith, il était plutôt consensuel. D’ailleurs, il a évité au maximum de s’attacher les services d’une galerie, comme cela se faisait à l’époque, pour ne pas enfermer son travail. Non, la majorité de ce qu’il a fait, il l’a peint ou esquissé sur des murs, des affiches, des tags, des grafs, des dalles ou des tôles, dans la rue, à portée de vue du premier venu. Hop, un coin libre, une craie, une idée, et cinq minutes plus tard c’était fait.
Il se voulait accessible, spontané, immédiat, communicatif – il a souvent travaillé avec d’autres artistes, en collaboration, voir même en répondant à des tags – et, pour ainsi dire, communautaire.
Ca ne vous rappelle rien ?
Keith Haring, en fait, c’est le mec qui était blogueur avant que les blogs n’existent.
Accessoirement, il avait aussi une vraie gueule. Vachte plus rare, ça, d’avoir une trogne qui se retient. Pas une à la Warhol, où l’on sent le too much poindre à 4 blocs, non. Une “de vrai de vrai”.
*Je n’aurai qu’un mot : genre.
Ressources online sur le gars :