C’est fou ce que j’aime aller à Gerland pour faire semblant, de temps en temps, d’être quelqu’un de bien. D’ailleurs, je pourrais probablement faire un donneur à peu près passable si j’y allais pour des raisons parfaitement altruistes. Je suis d’ailleurs persuadé que je pourrais tirer des larmes à une pierre en me fendant d’un texte manichéen vantant les mérites des courageux donneurs de sang à l’assaut de toutes les maladies qui ne laissent pas de tuer – souvent même de manière mesquine, par derrière, sans qu’on s’y attende le moins du monde – la veuve et l’orphelin.
D’ailleurs, j’ai des citations qui, j’en suis certain, culpabiliseraient le plus cynique (ou la plus cynique d’ailleurs) d’entre vous, genre “ah tiens vous n’avez pas le CMV, ça veut dire qu’on va donner en priorité votre sang à des enfants” ou encore “oh vous êtes de tel groupe, c’est l’un des plus rares, c’est vraiment bien que vous veniez”. Mais en vérité, si je vais donner mon sang, c’est surtout que c’est une grande aventure que de s’y rendre.
Comprenez-moi : ayant manqué mon rendez-vous d’hier, je l’ai reporté à ce matin. C’est donc avec un courage dont je souligne la présence erratique que je me levais, et m’envoyais un petit-déjeuner destiné à me plomber ouvertement l’estomac. Première règle du donneur : toujours y aller le ventre plein. Le seul inconvénient, c’est qu’il faut éviter les graisses. Too bad, les graisses, c’est tellement bon que tout le monde en mange au petit déj’.
Le ventre plein, la mine encore ensommeillée mais en bonne voie de réveil, le teint blafard habituel, je me dirigeais donc vers le métro. Car après avoir affronté avec un stoïcisme qui m’épate encore les assauts conjugués de températures résolument polaires et d’un vent bien décidé à s’insinuer gentiment jusqu’au plus profond de mes os, il m’a bien fallu passer par la case transports en communs communs. Oui, je répète commun, vu que nous avons depuis peu le concept des transports en communs individuels. Si si .
J’ai donc été happé par la marée humaine montant à Bellecour, avant que la rame dans laquelle j’avais l’infortune de me trouver n’éructe de la quasi-totalité de ses occupants à Saxe-Gambetta. J’ai réalisé – mais plus tard – qu’il s’agissait heureusement de l’arrêt auquel il me fallait descendre. Coup de bol, parce que je jure que je n’aurais rien pu faire pour résister à la foule en délire qui avait résolu de descendre là, m’entraînant avec elle. Jusque là, rien de bien nouveau, le D, c’est toujours comme ça, et j’y suis habitué. Par contre, le B vers Gerland, je ne le prends que lorsque je me rends à l’Etablissement Français du Sang. DU coup, chaque fois je suis ravi d’y découvrir de nouvelles têtes.
Certes, je ne connais pas les innombrables individus qui s’agglutinent chaque matin et chaque soir dans les rames de la ligne D. J’entends par “nouvelles têtes” de nouveaux styles, des Lyonnais autres que les bourgeois bohèmes de ma fac’, que les intellos de Grange-Blanche, que les cadres qui se rendent à la Part-Dieu, que les lycéens de Montplaisir qui font 35 ans alors qu’ils en ont 12, bref, vous voyez ce que je veux dire. Un peu de changement, même minime, fait toujours beaucoup de bien. D’ailleurs, Aristote était l’un des premiers à nous dire qu’il faut se méfier des habitudes (remarquez la pseudo-justification habilement dissimulé sous une très vague référence prétendument philosophique).
Le B donc, jusqu’à Stade de Gerland. Désert, par rapport à celui que je venais de quitter. Toute la foule prend à gauche, vers Part-Dieu et ses tours (ha ha, des tours, qu’est-ce qu’il ne faut pas écrire). Trois arrêts intermédiaires, et un peu de calme bienvenu. L’arrivée au centre, non loin de la bouche, et l’accueil familier : paperasse, personnel chaleureux et, surtout, autres donneurs.
C’est là que ça vaut le coup, et que l’on se dit que finalement, le terme de fraternité que porte avec morgue notre République n’est peut-être pas tout à fait aussi mort que l’on voudrait le faire croire. C’est bête comme pensée. Mais voir des gens si différents, à une heure si matinale et en semaine, s’arranger pour prendre sur leur temps afin d’aider des inconnus, je trouve que c’est quelque chose de vraiment représentatif de la sacro-sainte “solidarité”. A côté de moi, un business man grisonnant, la cinquantaine, costume-cravate et chapeau, qui lit un Metro; un jeune, vingt-cinq ans à vue de nez, carrure imposante et chapelet bouddhiste en guise de collier, avec baskets et t-shirt de rap; une femme, la trentaine, habillée simplement et qui se triture les cheveux nerveusement avec sa main élégamment baguée; un autre homme, la trentaine lui aussi, athlétique, avec tenue de sport et portable à l’oreille; une maman, accompagnée d’un petit garçon de cinq ou six ans, qui fait de grands sourires; une jeune femme enfin, pas beaucoup plus âgée que moi, avec sac Longchamp et perles en guise de boucle d’oreilles.
Rien à voir entre ces gens. Certains donnent leur sang, d’autres leur plasma, pour moi ce matin c’étaient les plaquettes. Ma première fois. On m’explique la procédure, l’infirmière est visiblement en formation. Sa première fois pour ce type de don. Un peu hésitante mais rassurante, avec sa chef qui la surveille du coin de l’oeil. Un oeil acéré, mais qui devient amical lorsqu’elle vous propose une boisson ou un biscuit, tout en surveillant les poches transparentes qui peu à peu se remplissent.
Une grosse heure au final. Une collation, pour se remettre de la fatigue occasionnée, et c’est reparti pour une journée au temps pour le moins maussade mais qui pourtant s’illumine à la vue des sourires de tous ces gens, hétéroclites, différents, visiblement pas vraiment issus du même milieu, qui pourtant ici se côtoient, s’interpellent, se rassurent mutuellement. Le petit garçon apporte à sa maman un pain d’épice, tandis que celle-ci discute avec le business man, lui-même à côté du gars au chapelet bouddhiste.
C’est dingue ce qu’on se tamponne des minorités visibles dans le coin. De toute manière, le sang qui coule dans les tubes est toujours rouge.
“Mais en vérité, si je vais donner mon sang, c’est surtout que c’est une grande aventure que de s’y rendre”, disais-je au début de ce laïus, un peu long, je m’en excuse. Pas sûr que ce soit tout à fait vrai. C’est peut-être parce que moi, si j’ai un accident, j’aimerais qu’un type un peu glandeur, un brin cynique et peut-être même tenant un blog, se dise que c’est le moment de donner son sang, histoire de me sauver la vie.
Ouais.
PS : Si les donneuses pouvaient être comme ça , aussi, je suis sûr que ça motiverait du monde. Moi, c’que j’en dit…