May
16
2010

Billet d’humeur : l’amour est aveugle

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Cela fait des mois, si ce n’est des années, que la télévision est devenue dans mon appartement un vague et morne meuble qui surplombe mon armoire. Ceci étant dit, je m’adonne très fréquemment aux différents services de TV Replay pour mes quelques programmes fétiches. Et un soir, je ne sais pas pourquoi, ma souris a malencontreusement glissé sur le nouveau monument de la télé-réalité  made in Endemol.

Le générique ressemble à s’y méprendre à une ébauche douteuse pour la prochaine édition de Secret Story : une série de plans épileptiques et outrageusement kitsch, bombardés de beats agressifs par une copie low-cost de Lady Gaga. La voix langoureuse d’Arnaud Lemaire – alias monsieur Chazal à la ville apparemment – vante les mérites de la nouvelle attraction de TF1 : l’amour est aveugle. L’entrée du présentateur se fait au rythme des prises de vue pseudo-burtoniennes. Le décor est planté, l’accroche savoureuse : la sous-philosophie de comptoir rencontre le divertissement de masse. Saurez-vous aimer quelqu’un dans le noir ? Peut-on vraiment passer outre le physique ?

Disons-le honnêtement : quand on en est arrivé à ce moment de l’émission, juste avant la découverte des candidats, on trépigne, on retient son souffle, on s’impatiente. Endemol fait du Endemol, et le fait bien. Tout est réuni pour un divertissement novateur, choc, provoc’ et délicieusement moralisateur.

So What ?

Tous ou presque seront déçus. Ceux qui naïvement viennent quérir les bons sentiments, s’accrocher au mythe de la beauté intérieure seront impitoyablement écorchés à mesure que les coupures pubs défileront. Le choix des candidats a été opéré avec soin et intelligence : ils représentent chacun et chacune une part de cette France en mal d’amour. On retrouve donc Musclor l’immature attardé qui fait rêver les lectrices de Cosmo, Aristo l’artiste incompris, Zozo le rigolard vulgairement relou, Marie-Camille la parisienne très Longchamp, Pussy la blondasse deharienne mère célibataire, et Geneviève l’obsédée du berceau qui balise quand elle pense à sa future méno.

Et surtout, il y a les vrais candidats, qui sont bien moins nombreux : Bébert le bedonnant quadra boudé par le sexe opposé depuis sa plus tendre enfance qui a développé un côté nounours négligé, Amélie la jeune femme en surpoids sujette aux railleries, ou Julien le roux ingénieur en informatique. Les voilà, les vrais candidats, ceux qui croient dur comme fer que cette émission leur permettra de révéler les trésors qu’ils ont constitué au plus profond d’eux-mêmes pendant que la société riait d’eux ou les conspuait.

Et ils le font, souvent avec brio. Ces derniers candidats laissent libre cours à leur tendresse naturelle, à la force de leurs opinions, ils s’adonnent pleinement à cette “expérience unique” où le physique est relégué au rang d’accessoire. Mais ils se crucifient eux-mêmes, car lorsque Pussy la blondasse apprécie la gentillesse neuneu de Bébert, elle fond littéralement pour les 6-Pack de Musclor le teubé. Zozo notre ami rigolo profitera lui de l’ombre pour aller chatouiller le jambon d’Amélie.

Et là, c’est le drame. Le prétexte de la cécité se transforme en une incitation obscène au tripotage érotisant. Si l’amour est aveugle, il a indéniablement les mains qui traînent et la langue facile. Ai-je oublié de préciser que les gros plans de type fesse/patin/boobies font légion, entrecoupé d’interventions savantes des “candidats” soigneusement arrangées par 3 jours de montage ? De toute façon, les beaux s’en vont avec les beaux, tandis que les autres regardent les lâches qui quittent la maison sans un au revoir, sans un adieu. Ou alors sont éjectés rapidement avec quelques vannes douteuses en échos et les phrases géniales de Musclor (“tu trouveras l’amour, t’as vu” : enfin vous voyez le genre).

En résumé, l’Amour est aveugle, c’est un peu la version porno/pop-corn de Tournez manège : au lieu de permettre aux gens de ne miser que sur la personnalité, on entretient la tension sexuelle par un usage exacerbé du touché et du pornographiquement correct. On plaint les perdants, on donne 3 jours à la relation entre Musclor et Pussy, puis on conspue gentiment celui ou celle qui ose montrer à tous qu’il ou elle s’arrête au physique. Du moins c’est ce qu’on croit : on assoit sur le compte d’un candidat lambda l’hypocrisie sociétale qui nous caractérise tous. Regarder l’amour est aveugle, c’est s’installer dans des toilettes turques à deux étages. Sauf qu’on est en haut ET en bas.

Alors fautez, mes frères. Fautez, trompez, mentez, parce qu’on le fait tous. Mais assumez-le, bordel.

PS : cette émission est absolument géniale. Mais si.


Written by Tobi in: Misc,Society |

Un râleur »

  • MieL says:

    Tobi, ce que j’aime chez toi, c’est l’absence d’huile dans les engrenages machiavéliens de ton humour noir (ce qui est d’actualité, c’est à la fois écolo et en lien avec le sujet).

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