Le fait est que le titre d’un livre est une chose presque aussi importante que sa quatrième de couverture. Je ne sais pas vous, mais il peut m’arriver d’acheter un bouquin à la simple vue de son intitulé. Il faut dire aussi que de nos jours la chose est particulièrement négligée, que ce soit en littérature comme en musique d’ailleurs.
Qu’il me suffise ainsi d’évoquer la banalité rédhibitoire de bon nombre d’albums, de titres de films ou de livres récents. Nous ne parlerons ainsi pas de l’exemple ô combien éclairant du film français – ma subjectivité sur la question n’est plus à démontrer – mais considérons simplement ceci : à quand remonte la vue du dernier libellé d’oeuvre qui vous a fait rire, pleurer, réfléchir, ou vous a interpellé d’une quelconque manière ?
Bref, le fait est que Je viens de tuer ma femme m’a mis la puce à l’oreille de par la pointe d’audace retenue que sous-tend Emmanuel Pons par ce biais. Ce n’est pas un banal “j’ai tué ma femme” ou “ma femme est morte”, non, l’auteur choisit d’inscrire l’acte dans un passé proche, voir dans le présent : “voici comment je gère le meurtre de ma femme par mes soins”. Plus que cela, la simplicité intrinsèque de la formule souligne le parti-pris stylistique en lui-même : une plume simple et accessible, efficace, qui ne laisse pas de rapprocher le lecteur de l’auteur-narrateur, banalisant par là même l’acte de mort et ses conséquences.
C’est là tout le sel de ce petit livre que je qualifierai, mais sans la connotation péjorative, de “sans prétentions”. Ce n’est pas du Primo Lévi, et c’est parfaitement assumé. Le côté ludique, amusant, la note d’humour omniprésente et le ton presque léger sont en décalage avec la trame, qui débute donc lorsque l’auteur en finit avec son épouse. Il s’agit dès lors pour lui de tenir une sorte de journal de ses actions découlant de cet apex singulier : que faire, en effet, lorsqu’on est un homme tout ce qu’il y a de plus banal, artiste réfugié à l’écart de la jungle urbaine asphyxiante, mais d’une normalité affirmée, et qu’on vient de tuer sa femme ?
Les quinze dernières pages sont une étonnante somme en matière de réflexion sur soi-même. c’est amené avec une finesse que l’on ne devine que très progressivement, comme si le surréalisme qui est induit dans le scénario en lui-même rendait le lecteur étrangement amorphe. Le sens moral est comme en veille, et on en vient à trouver l’acte du narrateur comme la suite logique et réfléchi d’une situation qui lui était devenue intenable. Ceci pour mieux nous prendre à revers tout à la fin.
Surprenant, très doux, baignant dans une atmosphère d’étrangeté qui n’est jamais pour me déplaire, c’est un petit livre – 167 pages – dont je suis sorti perplexe et introspectif. Et j’adore ça.
“J’ai bien une envie, mais tu ne vas pas aimer : je voudrais t’enduire de peinture et faire des anthropométries. Je te poserais sur la toile et on lirait ta trace. Je sais, Klein l’a fait. Et alors ? Tout a déjà été fait. Sauf que Klein n’a pas peint avec une morte. Tu vois, j’apporte une touche d’originalité au concept. Et puis ce n’est pas le moment de me gonfler avec ton “authenticité”. Tu qualifiais mes oeuvres de “commerciales” parce qu’elles se vendaient bien. Mais comment aurions-nous vécu si elles ne s’étaient pas vendues ? Tu n’as jamais tenu un pinceau de ta vie et tu te posais en juge parce que tu avais un DEUG d’Histoire de l’art.
L’art, c’est d’abord une nécessité intérieure, et, à ce titre, ta mort est ma plus belle oeuvre. La preuve ? C’est la seule que tu n’aies pas critiquée.”
Deux autres extraits après le saut :
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